Germaine by Edmond About

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I

LES ÉTRENNES DE LA DUCHESSE.

Vers le milieu de la rue de l’Université, entre le numéro 51 et le 57, on voit quatre hôtels qui peuvent compter parmi les plus beaux de Paris. Le premier appartient à M. Pozzo di Borgo; le second, au comte de Mailly; le troisième, au duc de Choiseul; le dernier au baron de Sanglié. C’est celui qui fait l’angle de la rue Bellechasse.

L’hôtel de Sanglié est une habitation de noble apparence. La porte cochère s’ouvre sur une cour d’honneur soigneusement sablée et tapissée de treilles centenaires. La loge du suisse est à gauche, cachée sous un lierre épais où les moineaux et les portiers babillent à l’unisson. Au fond de la cour à droite, un large perron, abrité sous une marquise, conduit au vestibule et au grand escalier. Le rez-de-chaussée et le premier sont occupés par le baron tout seul; il jouit sans partage d’un vaste jardin borné par d’autres jardins, peuplé de fauvettes, de merles et d’écureuils qui vont de l’un chez l’autre en pleine liberté, comme s’ils étaient habitants d’un bois, et non citoyens de Paris.

Les armes des Sanglié, peintes à la cire, se répètent sur tous les murs du vestibule. C’est un sanglier d’or sur champ de gueules. L’écusson est supporté par deux lévriers et surmonté d’un tortil de baron avec cette légende: SANG LIÉ AU ROY. Une demi-douzaine de lévriers vivants, groupés suivant leur fantaisie, s’agacent au pied de l’escalier, mordillent les véroniques en fleur dans les vases du Japon, ou s’aplatissent sur le tapis en allongeant leur tête serpentine. Les valets de pied, assis sur des banquettes de Beauvais, se croisent solennellement les bras, comme il convient à des gens de bonne maison.

Le 1er janvier 1853, vers les neuf heures du matin, tous les domestiques de l’hôtel tenaient sous le vestibule un congrès tumultueux. L’intendant du baron, M. Anatole, venait de leur distribuer leurs étrennes. Le maître d’hôtel avait reçu cinq cents francs, le valet de chambre deux cent cinquante. Le moins favorisé de tous, le marmiton, contemplait avec une tendresse inexprimable deux beaux louis d’or tout neufs. Il y avait des jaloux dans l’assemblée, mais pas un mécontent, et chacun disait en son langage que c’est plaisir de servir un maître riche et généreux.

Ces messieurs formaient un groupe assez pittoresque autour d’une des bouches du calorifère. Les plus matineux avaient déjà la grande livrée; les autres portaient encore le gilet à manches, qui est la petite tenue des domestiques. Le valet de chambre était tout de noir habillé, avec des chaussons de lisière; le jardinier ressemblait à un villageois endimanché; le cocher était en veste de tricot et en chapeau galonné; le suisse, en baudrier d’or et en sabots. On apercevait ça et là, le long des murs, un fouet, une étrille, un bâton à cirer, une tête de loup, et des plumeaux dont je ne sais pas le nombre.

Le maître dormait jusqu’à midi, en homme qui a passé la nuit au club: on avait bien le temps de se mettre à l’ouvrage. Chacun faisait d’avance emploi de son argent, et les châteaux en Espagne allaient bon train. Tous les hommes, petits et grands, sont de la famille de Perrette qui portait un pot au lait.

«Avec ça et ce que j’ai de côté, disait le maître d’hôtel, j’arrondirai ma rente viagère. On a du pain sur la planche, Dieu merci! et l’on ne se laissera manquer de rien sur ses vieux jours.

—Parbleu! reprit le valet de chambre, vous êtes garçon; vous n’avez que vous à penser. Mais, moi, j’ai de la famille. Aussi, je donnerai mon argent à ce petit jeune homme qui va à la Bourse. Il me tripotera quelque chose.

—C’est une idée, ça, monsieur Ferdinand, repartit le marmiton.
Portez-lui donc mes quarante francs, quand vous irez.»

Le valet de chambre répondit d’un ton protecteur: «Est-il jeune!
Qu’est-ce qu’on peut faire à la Bourse avec quarante francs?

—Allons, dit le jeune homme en étouffant un soupir, je les mettrai à la caisse d’épargne!»

Le cocher partit d’un gros éclat de rire. Il frappa sur son estomac en criant: «Ma caisse d’épargne, à moi, la voici. C’est là que j’ai toujours placé mes fonds, et je m’en suis bien trouvé. Pas vrai, père Altroff?»

Le père Altroff, suisse de profession, Alsacien de naissance, grand, vigoureux, ossu, pansu, large des épaules, énorme de la tête, et aussi rubicond qu’un jeune hippopotame, sourit du coin de l’oeil et fit avec sa langue un petit bruit qui valait un long poème.

Le jardinier, fine fleur de Normand, fit sonner son argent dans sa main, et répondit à l’honorable préopinant: «Allais, marchais! ce qu’on a bu, on ne l’a plus. Il n’est tel placement qu’une bonne cachette dans un vieux mur ou dans un arbre creux. Argent bien enfouie, les notaires ne la mangent point!»

L’assemblée se récria sur la naïveté du bonhomme qui enterrait ses écus tout vifs, au lieu de les faire travailler. Quinze ou seize exclamations s’élevèrent en même temps. Chacun dit son mot, trahit son secret, enfourcha son dada, secoua sa marotte. Chacun frappa sur sa poche et caressa bruyamment les espérances certaines, le bonheur clair et liquide qu’il avait emboursé le matin. L’or mêlait sa petite voix aiguë à ce concert de passions vulgaires; et le cliquetis des pièces de vingt francs, plus capiteux que la fumée du vin ou l’odeur de la poudre, enivrait ces pauvres cervelles et accélérait le battement de ces coeurs grossiers.

Au plus fort du tumulte, une petite porte s’ouvrit sur l’escalier, entre le rez-de-chaussée et le premier étage. Une femme, vêtue de haillons noirs, descendit vivement les degrés, traversa le vestibule, ouvrit la porte vitrée et disparut dans la cour.

Ce fut l’affaire d’une minute, et pourtant cette sombre apparition éteignit la joie de tous ces valets en belle humeur. Ils se levèrent sur son passage avec les marques d’un profond respect. Les cris s’arrêtèrent dans leur gosier, et l’or ne sonna plus dans leurs poches. La pauvre femme avait laissé derrière elle comme une traînée de silence et de stupeur.

Le premier qui se remit fut le valet de chambre, un esprit fort.

«Sapristi! cria-t-il, j’ai cru voir passer la misère en personne. Voilà mon jour de l’an gâté dès le matin. Vous verrez que rien ne me réussira jusqu’à la Saint-Sylvestre. Brrr! j’ai froid dans le dos.

—Pauvre femme! dit le maître d’hôtel. Ça a eu des mille et des cents, et puis voilà! Qui est-ce qui croirait que c’est une duchesse?

—C’est son gueux de mari qui lui a tout mangé.

—Un joueur!

—Un homme sur sa bouche!

—Un coureur qui trotte du matin au soir, avec ses vieilles jambes, à la suite de tous les cotillons!

—C’est pas lui qui m’intéresse: il n’a que ce qu’il mérite.

—Sait-on comment va Mlle Germaine?

—Leur négresse m’a dit qu’elle était au plus bas. Elle crache le sang à plein mouchoir.

—Et pas de tapis dans sa chambre! Cette enfant-là ne guérirait que dans les pays chauds, à Florence ou en Italie.

—Ça fera un ange au ciel du bon Dieu.

—C’est ceux qui restent qui sont à plaindre!

—Je ne sais pas comment la duchesse sortira de là. Des comptes à n’en plus finir chez tous les fournisseurs! Le boulanger parle de leur refuser crédit.

—Combien ont-ils de loyer là-haut?

—Huit cents. Mais je m’étonne si monsieur à jamais vu la couleur de leur argent.

—Si j’étais de lui, j’aimerais mieux laisser le petit appartement vacant que de garder des personnes qui font tache dans l’hôtel.

—Es-tu bête! Pour qu’on ramasse sur le pavé le duc de La Tour d’Embleuse et sa famille? Ces misères-là, vois-tu, c’est comme les plaies du faubourg: nous avons tous intérêt à les cacher.

—Tiens! dit le marmiton, je m’en moque pas mal! Pourquoi qu’ils ne travaillent pas? Les ducs sont des hommes comme les autres.

—Garçon! reprit gravement le maître d’hôtel, tu dis des choses incohérentes. La preuve qu’ils ne sont pas des hommes comme les autres, c’est que moi, ton supérieur, je ne serai pas seulement baron pendant une heure de ma vie. D’ailleurs la duchesse est une femme sublime, et elle fait des choses dont ni toi ni moi ne serions capables. Mangerais-tu du bouilli pendant un an à tous tes repas?

—Dame! ça n’est pas amusant, le bouilli!

—Eh bien! la duchesse met le pot-au-feu tous les deux jours, parce que son mari n’aime pas la soupe maigre. Monsieur dîne d’un bon tapioca au gras, avec un bifteck ou une paire de côtelettes, et la pauvre sainte femme avale jusqu’au dernier morceau de gîte qui se bouillit dans la maison. Est-ce beau, cela?»

Le marmiton fut touché dans l’âme. «Mon bon monsieur Tournoy, dit-il au maître d’hôtel, c’est des gens bien intéressants. Est-ce qu’on ne pourrait pas leur faire passer quelques douceurs, en s’entendant avec leur négresse?

—Ah bien oui! elle est aussi fière qu’eux; elle ne voudrait rien de nous. Et cependant m’est avis qu’elle ne déjeune pas tous les jours.»

Cette conversation aurait pu durer longtemps, si M. Anatole n’était venu l’interrompre. Il entra juste à point pour couper la parole au chasseur, qui ouvrait la bouche pour la première fois. L’assemblée se dispersa en toute hâte; chaque orateur emporta ses instruments de travail, et il ne resta dans la salle des délibérations qu’un de ces balais gigantesques qu’on appelle tête de loup.

Cependant Marguerite de Bisson, duchesse de La Tour d’Embleuse, cheminait à pas pressés dans la direction de la rue Jacob. Les passants qui la frôlèrent du coude en courant donner ou recevoir des étrennes la trouvèrent semblable à ces Irlandaises désespérées qui piétinent sur le macadam des rues de Londres à la poursuite d’un penny. Fille des ducs de Bretagne, femme d’un ancien gouverneur du Sénégal, la duchesse était coiffée d’un chapeau de paille teinte en noir, dont les brides se tordaient comme des ficelles. Une voilette d’imitation, percée en cinq ou six endroits, cachait mal son visage et lui donnait une physionomie étrange. Cette belle tête, marquée de taches blanches d’inégale grandeur, semblait défigurée par la petite vérole. Un vieux crêpe de Chine, noirci par les soins du teinturier et roussi par les intempéries de l’air, laissait tomber tristement ses trois pointes, dont la frange effleurait la neige du trottoir. La robe qui se cachait là-dessous était si fatiguée que le tissu était méconnaissable. Il eût fallu l’examiner de bien près et à la loupe pour reconnaître une moire ancienne démoirée, limée, coupée dans les plis, effrangée par en bas, et dévorée par la boue corrosive du pavé de Paris. Les souliers qui supportaient ce lamentable édifice n’avaient plus ni forme ni couleur. Le linge ne se montrait nulle part, ni au col, ni aux manches. Quelquefois, au passage d’un ruisseau, la robe se relevait à droite et laissait voir un bas de laine grise, un simple jupon de futaine noire. Les mains de la duchesse, rougies par un froid piquant, se cachaient sous son châle. Elle traînait les pieds en marchant, non par une habitude de nonchalance, mais dans la peur de perdre ses souliers.

Par un contraste que vous avez pu observer quelquefois, la duchesse n’était ni maigre, ni pâle, ni enlaidie en aucune façon par la misère. Elle avait reçu de ses ancêtres une de ces beautés rebelles qui résistent à tout, même à la faim. On a vu des prisonniers qui engraissaient dans leur cachot jusqu’à l’heure de la mort. A l’âge de quarante-sept ans, Mme de La Tour d’Embleuse conservait de beaux restes de jeunesse. Ses cheveux étaient noirs, et elle avait trente-deux dents capables de broyer le pain le plus dur. Sa santé était moins florissante que sa figure, mais c’est un secret qui restait entre elle et son médecin. La duchesse touchait à cette heure dangereuse et quelquefois mortelle où la femme disparaît pour faire place à l’aïeule. Plus d’une fois elle avait été saisie par des suffocations étranges. Elle rêvait souvent que le sang la prenait à la gorge pour l’étouffer. Des chaleurs inexplicables lui montaient au cerveau par bouffées, et elle s’éveillait dans un bain de vapeur animale où elle s’étonnait de ne point mourir. Le docteur Le Bris, un jeune médecin et un vieil ami, lui recommandait un régime doux, sans fatigues et surtout sans émotions. Mais quelle âme stoïcienne aurait traversé sans s’émouvoir de si rudes épreuves?

Le duc César de La Tour d’Embleuse, fils d’un des émigrés les plus fidèles au roi et les plus acharnés contre le pays, fut récompensé magnifiquement des services de son père. En 1827, Charles X le nomma gouverneur général de nos possessions dans l’Afrique occidentale. Il était à peine âgé de quarante ans. Pendant vingt-huit mois de séjour dans la colonie, il tint tête aux Maures et à la fièvre jaune; puis il demanda un congé pour venir se marier à Paris. Il était riche, grâce au milliard d’indemnité; il doubla sa fortune en épousant la belle Marguerite de Bisson, qui possédait à Saint-Brieuc soixante mille livres de rente. Le roi signa son contrat le même jour que les ordonnances, et le duc se trouva marié et destitué tout d’un coup. Le nouveau pouvoir l’aurait accueilli volontiers dans la foule des transfuges; on dit même que le ministère de Casimir Périer lui fit quelques avances. Il dédaigna tous les emplois, par fierté d’abord, et autant par une invincible paresse. Soit qu’il eût dépensé en trois ans tout ce qu’il avait d’énergie, soit que la vie facile de Paris le retint par un attrait irrésistible, son seul travail pendant dix ans fut de promener ses chevaux au Bois et de montrer ses gants jaunes au foyer de l’Opéra. Paris était un pays nouveau pour lui, car il avait vécu à la campagne sous la férule inflexible de son père, jusqu’au jour où il partit pour le Sénégal. Il goûta si tard à tous les plaisirs, qu’il n’eut pas le temps de se blaser.

Tout lui parut bon, les jouissances de la table, les satisfactions de la vanité, les émotions du jeu, et même les joies austères de la famille. Il montrait dans sa maison l’empressement d’un jeune mari, et dans le monde la fougue d’un fils de famille émancipé. Sa femme était la plus heureuse de France, mais elle n’était pas la seule dont il fit le bonheur. Il pleura de joie à la naissance de sa fille, vers l’été de 1835. Dans l’excès de son bonheur, il acheta une maison de campagne à une danseuse dont il était fou. Les dîners qu’il donnait chez lui n’avaient point de rivaux, si ce n’est les soupers qu’il donnait chez sa maîtresse. Le monde, qui est toujours indulgent pour les hommes, lui pardonna ce gaspillage de sa vie et de sa fortune. On trouva qu’il faisait galamment les choses, puisque ses plaisirs du dehors n’éveillaient pas un écho douloureux dans sa maison. En bonne justice, pouvait-on lui reprocher de répandre un peu partout le trop-plein de sa bourse et de son coeur? Aucune femme ne plaignit la duchesse; et, en effet, elle n’était pas à plaindre. Il évitait soigneusement de se compromettre, il ne se montrait en public qu’avec sa femme, et il aurait mieux aimé manquer une partie que de l’envoyer seule au bal.

Cette vie en partie double, et les ménagements dont un galant homme sait envelopper ses plaisirs, eurent bientôt entamé son capital. Rien ne coûte plus cher à Paris que l’ombre et la discrétion. Le duc était trop grand seigneur pour compter avec personne. Il ne sut jamais rien refuser à sa femme ni à la femme d’autrui. Ne croyez pas qu’il ignorât les brèches énormes qu’il faisait à sa fortune; mais il comptait sur le jeu pour tout réparer. Les hommes à qui le bien est venu en dormant s’habituent à une confiance illimitée dans le destin. M. de La Tour d’Embleuse était heureux comme celui qui prend les cartes pour la première fois. On estime que ses gains de l’année 1841 doublèrent son revenu et au delà. Mais rien ne dure en ce monde, pas même le bonheur au jeu: il en fit bientôt l’expérience. La liquidation de 1848, qui mit à nu tant de misères, lui apprit qu’il était ruiné sans ressource. Il aperçut sous ses pieds un abîme sans fond. Un autre aurait perdu l’esprit; il ne perdit pas même l’espérance. Il alla droit à sa femme et lui dit gaiement: «Ma chère Marguerite, cette maudite révolution nous a tout pris. Nous n’avons pas mille francs à nous.»

La duchesse ne s’attendait pas à semblable nouvelle. Elle songea à sa fille, et pleura amèrement.

«Ne craignez rien, lui dit-il; c’est un orage qui passe. Comptez sur moi; je compte sur le hasard. On dit que je suis un homme léger; tant mieux! je reviendrai sur l’eau.»

La pauvre femme essuya ses larmes et lui dit:

«Bien, mon ami! Vous travaillerez?

—Moi! Fi donc! J’attendrai la Fortune: c’est une capricieuse; elle est trop bien avec moi pour me quitter de but en blanc sans esprit de retour.»

Le duc attendit huit ans dans un petit appartement de l’hôtel de Sanglié, au-dessus des écuries. Ses anciens amis, dès qu’ils eurent le temps de se reconnaître, l’aidèrent de leur bourse et de leur crédit. Il emprunta sans scrupule, en homme qui avait beaucoup prêté sans billet. On lui offrit plusieurs emplois, tous honorables. Une compagnie industrielle voulut l’adjoindre à son conseil de surveillance, avec une allocation qui valait un traitement. Il refusa, de peur de déroger. «Je veux bien vendre mon temps, dit-il; mais je n’entends pas prêter mon nom.» C’est ainsi qu’il descendit un à un tous les échelons de la misère, décourageant ses amis, fatiguant ses créanciers, se fermant toutes les portes, usant son nom qu’il ne voulait pas compromettre, mais sans jamais prendre au sérieux l’habit râpé qu’il promenait dans les rues, et sa cheminée sans feu, faute de deux morceaux de bois.

Le 1er janvier 1853, la duchesse portait au mont-de-piété son anneau de mariage.

Il faut être bien destitué de tout secours humain pour engager un objet d’aussi mince valeur qu’un anneau de mariage. Mais la duchesse n’avait pas un centime à la maison, et l’on ne vit pas sans argent, quoique la confiance soit le grand ressort du commerce de Paris. On se procure bien des choses sans les payer, lorsqu’on peut jeter sur le comptoir du marchand un beau nom et une adresse imposante. Vous pouvez meubler votre maison, remplir votre cave et monter votre garde-robe sans faire voir aux fournisseurs la couleur de vos écus. Mais il y a mille dépenses quotidiennes qui ne se font que la bourse à la main. Un habit se prend à crédit, mais le raccommodage se paye comptant. Il est quelquefois plus facile d’acheter une montre que d’acheter un chou. La duchesse avait chez quelques fournisseurs un restant de crédit qu’elle ménageait avec un soin religieux; mais quant à l’argent, elle ne savait où le prendre. Le duc de La Tour d’Embleuse ne possédait plus d’amis: il les avait dépensés comme le reste de sa fortune. Tel camarade de collège nous aime jusqu’à concurrence de mille francs; tel compagnon de plaisir est homme à nous prêter cent louis; tel voisin charitable représente une valeur de mille écus. Passé un certain chiffre, le prêteur est dégagé de tous les devoirs de l’amitié: il n’a rien à se reprocher; il a bien fait les choses; il ne vous doit plus rien; il a le droit de détourner les yeux lorsqu’il vous rencontre et de défendre sa porte quand vous entrez chez lui. Les amies de la duchesse s’étaient détachées d’elle l’une après l’autre. L’amitié des femmes est assurément plus chevaleresque que celle des hommes; mais dans l’un et l’autre sexe on n’a d’affection durable que pour ses égaux. On éprouve un plaisir délicat à gravir deux ou trois fois un escalier difficile et à s’asseoir en grande toilette auprès d’un grabat, mais il est peu d’âmes assez héroïques pour vivre familièrement avec le malheur d’autrui. Les plus chères amies de la pauvre femme, celles qui l’appelaient Marguerite, avaient senti leur coeur se refroidir dans cet appartement sans tapis et sans feu; elles n’y venaient plus. Lorsqu’on leur parlait de la duchesse, elles faisaient son éloge, elles la plaignaient sincèrement, elles disaient: «Nous nous aimons toujours, mais nous ne nous voyons presque jamais. C’est la faute de son mari!»

Dans ce délaissement lamentable, la duchesse avait eu recours au dernier ami des malheureux, au créancier qui prête à gros intérêt, mais sans objection et sans reproche. Le mont-de-piété gardait ses bijoux, ses fourrures, ses dentelles, le meilleur de son linge et de sa garde-robe, et l’avant-dernier matelas de son lit. Elle avait tout engagé sous les yeux du vieux duc, qui regardait partir une à une toutes les pièces de son mobilier, et leur souhaitait gaiement un bon voyage. Cet incompréhensible vieillard vivait dans sa maison comme Louis XV dans son royaume, sans souci de l’avenir, et disant: «Après moi le déluge!» Il se levait tard, déjeunait de bon appétit, passait une heure à sa toilette, teignait ses cheveux, plâtrait ses rides, mettait du rouge, polissait ses ongles, et promenait ses grâces dans Paris jusqu’à l’heure du dîner. Il ne s’étonnait point de voir un bon repas sur la table, et il était trop discret pour demander à sa femme où elle l’avait trouvé. Si la pitance était maigre, il en faisait son deuil, et souriait à la mauvaise fortune comme autrefois à la bonne. Lorsque Germaine commença à tousser, il la plaisanta agréablement sur cette mauvaise habitude. Il fut longtemps sans voir qu’elle dépérissait. Le jour où il s’en aperçut, il éprouva une vive contrariété.

Quand le docteur lui annonça que la pauvre enfant ne pouvait être sauvée que par miracle. Il l’appela médecin Tant-Pis, et dit en se frottant les mains: «Allons, allons, cela ne sera rien!» Il ne savait pas bien lui-même s’il prenait ces airs dégagés pour rassurer sa famille, ou si sa légèreté naturelle l’empêchait de sentir la douleur. Sa femme et sa fille l’adoraient tel qu’il était. Il traitait la duchesse avec la même galanterie qu’au lendemain du mariage, et il faisait sauter Germaine sur ses genoux. La duchesse ne le soupçonna jamais d’être la cause de sa ruine; elle voyait en lui, depuis vingt-trois ans, un homme parfait; elle prenait son indifférence pour du courage et de la fermeté; elle espérait en lui, malgré tout, et le croyait capable de relever sa maison par un coup de fortune.

Germaine avait quatre mois à vivre, au sentiment du docteur Le Bris. Elle devait tomber aux premiers jours du printemps; les lilas blancs auraient le temps de fleurir sur sa tombe. Elle pressentait sa destinée et jugeait son état avec une clairvoyance bien rare chez les phthisiques. Peut-être même avait-elle soupçon du mal qui minait sa mère. Elle couchait à côté de la duchesse, et dans ses longues nuits d’insomnie elle s’effrayait quelquefois du sommeil haletant de sa chère garde-malade. «Quand je serai morte, pensait-elle, maman me suivra de près. Nous ne nous quitterons pas pour longtemps. Mais que deviendra mon père?»

Tous les soucis, toutes les privations, toutes les douleurs physiques et morales habitaient ce petit coin de l’hôtel Sanglié; et dans Paris où la misère abonde, il n’y avait peut-être pas une famille plus complètement misérable que celle de La Tour d’Embleuse, qui possédait pour dernière ressource un anneau de mariage.

La duchesse courut d’abord à la succursale du mont-de-piété qui est située dans la rue Bonaparte, auprès de l’École des Beaux-Arts. Elle trouva la maison fermée: n’était-ce pas jour de fête? L’idée lui vint que le commissionnaire de la rue de Condé aurait peut-être ouvert sa boutique. Elle remonta le faubourg jusqu’à la rue de Condé: porte close. Alors elle ne sut plus où s’adresser, car les établissements de ce genre ne sont pas communs au faubourg Saint-Germain. Cependant, comme il ne fallait pas que le duc commençât l’année par le jeûne, elle entra chez un petit bijoutier du carrefour de l’Odéon, et elle vendit sa bague pour onze francs. Le marchand promit de la garder trois mois à sa disposition, dans le cas où elle voudrait la racheter.

Elle noua l’argent dans un coin de son mouchoir de poche, et marcha sans s’arrêter jusqu’à la rue des Lombards. Elle entra chez un droguiste, acheta un flacon d’huile de foie de morue pour Germaine, traversa la halle, choisit une langouste et un perdreau, et revint, crottée jusqu’aux genoux, à l’hôtel de Sanglié. Il lui restait quarante centimes.

L’appartement qu’elle occupait alors est une construction légère, ajoutée il y a quelque trente ans aux communs de l’hôtel. Les quatre pièces qui le composent sont séparées par des cloisons de bois. L’antichambre s’ouvre d’un côté sur le salon, de l’autre sur un long couloir qui mène à la chambre du duc. On passe du salon à la chambre de la duchesse, et de là dans la salle à manger, qui termine l’enfilade et relie la chambre de la duchesse à celle de son mari.

Mme de La Tour d’Embleuse trouva dans l’antichambre son unique servante, la vieille Sémiramis, qui pleurait silencieusement sur une feuille de papier.

«Qu’est-ce que tu tiens là? lui dit-elle.

—Madame, c’est tout ce que le boulanger a apporté. Nous n’aurons plus de pain si nous ne donnons pas d’argent.»

La duchesse prit le mémoire; il se montait à plus de six cents francs: «Ne pleure pas, dit-elle. Voici un peu de monnaie; va chez le boulanger de la rue du Bac: tu prendras un petit pain viennois pour monsieur, et pour nous du pain à la livre. Emporte ceci dans ta cuisine, c’est le déjeuner de monsieur. Germaine est-elle éveillée?

—Oui, madame; le médecin l’a vue à dix heures. Il est encore dans la chambre de M. le duc.»

Sémiramis sortit, et Mme de La Tour d’Embleuse se dirigea vers la chambre de son mari. Comme elle ouvrait la porte, elle entendit la voix du duc, claire, joyeuse et brillante comme une fusée:

«Cinquante mille francs de rente! disait le vieillard. Je savais bien que la veine me reviendrait!»

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