French Literature

Physique de l’Amour by Remy de Gourmont

Physique de l'Amour by Remy de Gourmont.jpg

CHAPITRE PREMIER

MATIÈRE D’UNE IDÉE


La psychologie générale de l’amour.—L’amour selon les lois naturelles.—La sélection sexuelle.—Place de l’homme dans la nature.—Identité de la psychologie humaine et de la psychologie animale.—Caractère animal de l’amour.


Ce livre, qui n’est qu’un essai, parce que la matière de son idée est immense, représente pourtant une ambition: on voudrait agrandir la psychologie générale de l’amour, la faire commencer au commencement même de l’activité mâle et femelle, situer la vie sexuelle de l’homme dans le plan unique de la sexualité universelle.

Sans doute, quelques moralistes ont prétendu parler de l’amour selon les lois naturelles. Mais ces lois naturelles, ils les ignoraient profondément: tel Sénancour, dont le livre, entaché d’idéologie, reste cependant ce qu’on a écrit de plus hardi sur un sujet que rien, puisqu’il est essentiel, ne peut banaliser. Si Sénancour avait été au courant de la science de son temps, s’il avait lu seulement[p. 8]Réaumur et Bonnet, Buffon et Lamarck, s’il avait osé intégrer l’une dans l’autre l’idée d’homme et celle d’animal, il aurait pu, étant un esprit sans préjugés irréductibles, ordonner une œuvre qu’on lirait encore. Le moment eût été heureux. On commençait à connaître les mœurs exactes des animaux; Bonnet avait établi d’audacieux rapprochements entre la génération charnelle et la génération végétale; l’essentiel de la physiologie était trouvé; la science de la vie était claire, étant brève: une théorie pouvait se tenter de limité psychologique dans la série animale.

Une telle œuvre eût évité bien des sottises au siècle qui commençait. On se serait accoutumé à ne considérer l’amour humain que comme une des formes innombrables, et peut-être pas la plus curieuse, que revêt l’instinct universel de reproduction, et ses anomalies apparentes auraient rencontré une explication normale dans les extravagances mêmes de la nature. Darwin est venu, et il a inauguré une méthode utile, mais ses vues sont trop systématiques, son but trop explicatif, son échelle des êtres, avec l’homme en haut, somme de l’effort universel, d’une simplicité trop théologique. L’homme n’est pas au sommet de la nature; il est dans la nature, l’une des unités de[p. 9] la vie, et rien de plus. Il est le produit d’une évolution partielle et non le produit de l’évolution totale; la branche où il fleurit part, ainsi que des milliers d’autres branches, d’un tronc commun. D’ailleurs, Darwin, soumis à la pudibonderie religieuse de sa race, a presque entièrement négligé les faits sexuels stricts, et cela rend incompréhensible sa théorie de la sélection sexuelle comme principe de changement. Mais eût-il fait état du mécanisme de l’amour, ses conclusions, peut-être plus logiques, n’en auraient pas moins été inexactes, car si la sélection sexuelle a un but, il ne peut être que conservateur. La fécondation est une réintégration d’éléments différenciés en un élément unique; c’est un retour perpétuel à l’unité.

Il n’y a pas un grand intérêt à considérer les actes humains comme les fruits de l’évolution, puisque sur des branches animales aussi nettement séparées, aussi éloignées que les insectes et les mammifères, on trouve des actes sexuels et des mœurs sociales très sensiblement analogues, sinon identiques en beaucoup de points. Insectes et mammifères, s’ils ont un ancêtre commun autre que la gelée primordiale, que de possibilités différentes ne devait-il pas contenir en ses contours amorphes pour s’être résolu, ici en une abeille,[p. 10] et là dans une girafe! L’évolution qui aboutit à des résultats si divers n’a plus que la valeur d’une idée métaphysique; la psychologie n’y cueillera presque aucun fait valable.

Il faut donc laisser de côté la vieille échelle dont les évolutionnistes gravissent si péniblement les échelons. Nous imaginerons, métaphoriquement, un centre de vie d’où rayonnent les multiples vies divergentes, sans tenir compte, passée la première étape unicellulaire, des subordinations hypothétiques. On ne veut pas, et bien au contraire, nier ni l’évolution générale, ni les évolutions particulières; mais les généalogies sont trop incertaines et le fil qui les relie se casse trop souvent: quelle est, par exemple, l’origine des oiseaux, ces organismes qui semblent à la fois en progrès et en régression sur les mammifères? Tout bien réfléchi, on considérera les différents mécanismes de l’amour en tous les êtres dioïques comme parallèles et contemporains.

L’homme se trouvera donc situé dans la foule, à la place indistincte qui est la sienne, à côté des singes, des rongeurs et des chauves-souris. Psychologiquement, il faudra le conférer très souvent avec les insectes, cette autre floraison merveilleuse de la vie. Quelle clarté, alors, que de lumières[p. 11] venant de tous les côtés! Cette coquetterie de la femme, sa fuite devant le mâle, son retour, son jeu de oui et non, cette attitude incertaine qui semble si cruelle à l’amoureux, n’est-ce donc point particulier à la femelle de l’homme? Nullement. Célimène est de toutes les espèces et des plus hétéroclites: elle est araignée et elle est taupe; elle est moinelle et cantharide; elle est grillonne et couleuvre. Un célèbre auteur dramatique, en une pièce intitulée, je pense, La Fille Sauvage, représentait l’amour féminin comme naturellement agressif. C’est une erreur. La femelle attaquée par le mâle songe toujours à se dérober, et elle n’attaque jamais, sauf en quelques espèces qui semblent très anciennes et qui ne se sont peut-être perpétuées jusqu’à nos jours que par des prodiges d’équilibre. Et encore faut-il faire cette réserve de principe, quand on voit la femelle agressive, que c’est la seconde ou la quatrième phase du jeu, peut-être, et non la première. La femelle dort jusqu’au moment où le mâle la réveille; alors elle cède, joue ou se dérobe. La réserve de la vierge devant l’homme est d’une pudeur bien modérée si on la compare à la fuite éperdue de la jeune taupe!

Mais ceci n’est qu’un fait entre mille. Il n’est[p. 12] pas un mode d’agir de l’homme instinctif qui ne se retrouve en telle espèce animale: et cela se comprend sans peine, puisque l’homme est un animal, soumis aux mêmes instincts essentiels qui gouvernent toute l’animalité, puisque partout c’est la même matière qu’anime le même désir: vivre, perpétuer la vie. La supériorité de l’homme, c’est la diversité immense de ses aptitudes. Alors que les animaux sont réduits à une série de gestes toujours pareils, l’homme varie à l’infini sa mimique; pourtant, le but est le même et le résultat est le même: la copulation, la fécondation, la ponte.

De la diversité des aptitudes humaines, du pouvoir que possède l’homme de gagner par toutes sortes de chemins différents le terme nécessaire de son activité, ou d’éluder ce terme et de suicider en lui l’espèce dont il porte l’avenir, est née la croyance à la liberté. C’est une illusion qu’il est difficile de ne pas avoir, et une idée qu’il faut écarter si l’on veut penser d’une manière qui ne soit pas tout à fait déraisonnable; mais il est certain qu’en fait la multiplicité des activités possibles équivaut presque à la liberté. Sans doute, c’est toujours le motif le plus fort qui l’emporte; mais le plus fort aujourd’hui sera le plus faible[p. 13] demain: de là une variété dans les allures humaines qui simule la liberté et, pratiquement, a des effets à peu près pareils. Le libre arbitre n’est pas autre chose que la faculté d’être déterminé successivement par un nombre très grand de motifs et très différents. Dès que le choix est possible, il y a liberté, encore que l’acte choisi soit rigoureusement déterminé et qu’il soit impossible qu’il n’ait pas eu lieu. Les animaux ont une liberté moindre, et d’autant plus restreinte que leurs aptitudes sont plus limitées; mais dès qu’il y a vie, il y a liberté. La distinction, à ce point de vue, entre l’homme et les animaux est de quantité, et non de qualité. Il ne faut pas se laisser duper par la distinction scolastique entre l’instinct et l’intelligence: l’homme est tout aussi chargé d’instincts que l’insecte le plus visiblement instinctif: il y obéit par des méthodes plus diverses, voilà tout.

S’il est clair que l’homme est un animal, il l’est donc aussi que c’est un animal d’une complexité extrême. On retrouve en lui la plupart des aptitudes à l’état d’unité chez les animaux. Il n’est guère une de ses habitudes, une de ses vertus, un de ses vices (pour employer les mots usuels), qu’on ne constate ici ou là chez un insecte, un oiseau ou un autre mammifère: la monogamie et[p. 14]l’adultère, sa conséquence; la polygamie, la polyandrie; la lascivité, la paresse, l’activité, la cruauté, le courage, le dévouement, tout cela est commun chez les animaux, mais alors cela qualifie l’espèce entière. A l’état de différenciation où sont arrivés les individus des espèces humaines supérieures et cultivées, chaque individu forme certainement une variété séparée que détermine ce qu’on appelle d’un mot abstrait, le caractère. Cette différenciation individuelle, très marquée dans l’humanité, est moindre dans les autres espèces animales. Cependant, nous observons des caractères très différents dans les chiens, les chevaux et même les oiseaux d’une même race. Il est très probable que les abeilles n’ont pas toutes le même caractère, puisque toutes ne sont pas aussi promptes, par exemple, à faire usage de leur aiguillon dans des circonstances analogues. Là encore la dissemblance n’est que de degré entre l’homme et ses frères en vie et en sensibilité.

La solidarité, vaine idéologie, si on la restreint aux espèces humaines! Il n’y a point d’abîme entre l’homme et l’animal; les deux domaines sont séparés par un tout petit ruisseau qu’enjamberait un enfant. Nous sommes des animaux; nous vivons des animaux et des animaux vivent[p. 15] de nous. Nous sommes parasités et nous sommes parasites. Nous sommes prédateurs et nous sommes la proie vivante des prédateurs. Et quand nous faisons l’amour, c’est bien, selon l’expression des théologiens, more bestiarum. L’amour est profondément animal: c’est sa beauté.

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s